Approuvez-vous la proposition du président de la République d'inscrire
dans la Constitution la lutte contre les déficits ?
Inlassablement, depuis dix ans, j'ai défendu le principe d'une disposition
constitutionnelle qui empêche les déficits de se creuser, du moins en période
de croissance. La proposition que je défendais était d'écrire tout simplement
dans la Constitution qu'à partir de l'année 2015, par exemple, les déficits de
fonctionnement ne seront pas admis, sauf pour combattre ou prévenir une
récession.
Pour l'investissement, les grands équipements, il est compréhensible qu'en
empruntant on partage la charge avec les générations futures ; pour le
fonctionnement, pour les retraites, pour le remboursement des feuilles de sécu,
c'est inadmissible et scandaleux. Je trouve légitime d'en faire un principe
constitutionnel. Bien des critiques disent : "Vous n'avez pas le droit de
lier les mains des gouvernements à venir."
Cette critique est sérieuse : je propose donc que la modification
constitutionnelle soit décidée par les Français eux-mêmes, par référendum. Si
des gouvernements ultérieurs estiment nécessaire de rompre avec cette règle de
prudence, ils ne pourront le faire sans avoir à leur tour demandé l'accord du
peuple.
À quoi attribuez-vous cette propension française aux déficits ?
Deux choses : dans la culture française, il y a l'idée profondément
ancrée que l'inflation, à un moment donné, viendra effacer l'ardoise. Et puis,
nous vivons dans la frénésie du court terme. Pour exister au journal de 20
heures, chaque jour, devant chaque accident de la vie, il faut "débloquer",
comme on dit, des milliards. Et en effet, on n'a pas arrêté de débloquer, à
tous les sens du mot...
La rigueur est-elle inéluctable ?
La guerre des mots autour du terme "rigueur" est ridicule. Mais il faut se
mettre ceci dans la tête : nous sommes entrés dans le temps des choses
sérieuses. On nous a fait vivre dans l'illusion que l'Etat pouvait répondre à
toutes les demandes à partir de ressources qu'il n'avait pas. C'est fini. Et,
pour moi, il est bon que notre pays ouvre les yeux devant la réalité.
Les Français y sont-ils prêts ?
Je crois que les esprits ont beaucoup évolué. Les responsables politiques
aussi. J'ai trouvé intéressant que Dominique Strauss-Kahn dise clairement que
le tabou des 60 ans pour la retraite n'avait pas de sens. Mais les appareils de
parti, eux, n'en sont pas là !
Lorsque le PS officiel prétend que, pour la réforme des retraites, il suffit
de taxer les banques, qu'il n'y a qu'à "prendre l'argent là où elle est", comme
disait magnifiquement feu Georges Marchais, c'est le pire des messages
politiques. Cela consiste à dire au grand public : "On peut s'en tirer
sans effort puisque les efforts seront pour les autres !" Ce n'est pas ainsi
qu'on rebâtit un grand pays.
Vous pensez qu'on va vers des hausses d'impôt ?
Compte tenu de l'ampleur des déficits, aucun gouvernement n'y échappera. Et
lorsque le gouvernement actuel prétend le contraire, il raconte des histoires
et il le sait parfaitement. C'est si vrai que le gouvernement a transmis à
Bruxelles un plan de redressement qui comporte une hausse de deux points des
prélèvements obligatoires ! Mais notre fiscalité est devenue de plus en
plus injuste et de plus en plus labyrinthique. Pour obtenir justice, clarté et
donc confiance, il faudra le courage d'une profonde réforme fiscale.
Comment interprétez-vous l'effervescence actuelle au centre ?
Il y a au centre de la vie politique française une famille dispersée, mais
réelle. Ce courant de pensée s'est séparé : une partie s'est satellisée
autour du pouvoir chiraquien ou sarkozyste, une partie a choisi l'indépendance
avec moi, une partie s'est installée dans l'orbite du PS. Mais les événements
imposeront un jour ou l'autre que ce grand courant, avec toutes ses
sensibilités, se rassemble.
Avec ou sans vous ?
Le moment venu, je mettrai toutes mes forces au service de cette
reconstruction. Mais il y a une condition, et pour moi une seule : il faut
que toutes les composantes assument une vraie indépendance. C'est toujours la
même histoire : pour être à la hauteur, il faut renoncer au
renoncement.
Pourquoi avez-vous récemment rencontré M. Sarkozy ?
Nous sommes dans une période de crise profonde, où tout le monde cherche
l'issue. Dans cette période, chaque fois que le président de la République
m'invitera à le rencontrer pour parler des grands sujets, j'accepterai. Idem
pour le premier ministre ou les responsables de gauche. Et, chaque fois, sans
tambour ni trompette. Responsables politiques, nous sommes collectivement
responsables de la situation du pays. Je ne dis pas "tout le monde il est beau,
tout le monde il est gentil", mais "tout le monde est responsable".
Comment analysez-vous la crise européenne ?
Je n'aime pas la mode anti-allemande actuelle. La chancelière Angela Merkel,
et son ministre des finances, Wolfgang Schäuble, sont des dirigeants de grande
dimension, qui prennent légitimement en compte la hantise historique de leur
peuple. Nous les Français, nous aimons l'inflation et la planche à billets. Les
Allemands ont perdu leur être, leur sang et leur âme dans une dérive qui a
commencé dans l'inflation. Si on ne comprend pas ça, on ne comprend rien.
La Commission européenne doit-elle avoir un droit de regard sur les
budgets nationaux ?
On présente bien le budget, avant de le voter, aux citoyens français.
Pourquoi pas aux partenaires européens ? Je souhaiterais pour aller plus
loin une agence européenne vraiment indépendante chargée de garantir la vérité
sur les comptes des différents Etats.
(extraits)
http://www.lemonde.fr/politique/article/2010/05/22/francois-bayrou-il-faut-consulter-les-francais-par-referendum-sur-les-deficits_1361510_823448.html