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Jean-Jacques Bourdin - J’ai plusieurs questions à vous poser, notamment sur ce débat qui est ouvert maintenant concernant les grandes écoles. Alors, un quota de 30% de boursiers dans les grandes écoles, y êtes-vous favorable ?

François Bayrou - On ne fait pas de quotas lorsqu’il s’agit des diplômes universitaires. On ne fait pas de quotas lorsqu’il s’agit du concours qui a comme principe que « tout le monde est à égalité ». On n’a pas besoin de quotas si on fait ce qu’on doit faire dans un pays comme le nôtre : une école qui marche, un collège qui marche, un lycée qui marche. Faites cela et les enfants issus des milieux modestes n’auront pas de mal à passer les concours.

B. - Oui, mais les frais d’examens sont chers, les études sont parfois chères…

F.B. - Non, précisément, non. En France, les grandes écoles de la République ne supposent pas de frais d’inscription importants. L’idée qu’on puisse distribuer les titres universitaires selon l’origine familiale est une idée qui, pour moi, vient des milieux boursiers et qui est profondément choquante.

B. - Vous n’êtes donc pas du tout d’accord avec Alain Minc ou François Pinaud ou avec le patron de Sciences Po ?

F.B. - Ce n’est pas la première fois que nous sommes en désaccord… Si vous êtes reçu à un concours en fonction de votre origine familiale et avec moins de points que quelqu’un qui n’est pas reçu, ça vous suivra toute votre vie. Ce n’est pas parce que vous venez d’un milieu modeste que vous n’avez pas le droit à la reconnaissance, à conquérir par vos mérites, mais croyez-vous …

B. - Regardez les chiffres, 10, 15, 20 % de boursiers au maximum dans ces grandes écoles…

F.B. - Je ne suis pas sûr que les chiffres soient exacts parce que tout le monde manipule les chiffres. Mais revenons au sujet. Si on est dans cette situation-là, c’est à cause de la crise de l’école. L’école primaire puis l’enseignement secondaire ne correspondent pas aux objectifs élémentaires républicains qui sont jugés. Je viens de ces milieux. J’ai été un boursier de la République.

B. - Vous avez été ministre de l’Education nationale après avoir été boursier…

F.B. - Est-ce que vous croyez que j’aurais voulu être reçu à l’agrégation sur un quota de boursier ? Croyez-vous que - et je vais prendre des grands noms – Péguy, boursier reçu à Normale Supérieure de la rue d’Ulm, aurait voulu être reçu sur un quota de boursiers ? Le grand sociologue qui a en France décrit l’exclusion sociale et la conservation des privilèges s’appelle Bourdieu. Il est du Béarn, fils de boursier. Il est rentré à l’Ecole Normale Supérieure. Croyez-vous qu’il aurait voulu être reçu sur un quota de boursiers ? On n’a pas besoin de la charité quand on vient des milieux moins favorisés. Mais on a besoin de la justice. On n’a pas besoin d’avoir des quotas, on a besoin d’avoir un enseignement primaire et un enseignement secondaire qui tienne la route. Donnez leur cela. Arrêtez avec ce système dans lequel on progresse uniquement à coup de leçons particulières, au point que même les entreprises qui donnent des leçons particulières sont cotées en bourse, aujourd’hui. Arrêtons avec le système qui, précisément, est vicieux et fait que, l’école ne remplissant pas sa mission, ce sont les mêmes qui bénéficient ! On réserve alors des places à des gens en fonction de leur milieu d’origine. Ceci est le contraire et je suis sûr que tous les enseignants et parents, y compris de ces milieux-là, qui m’écoutent partagent ce sentiment. On n’a pas besoin de la charité, on a besoin de la justice, de l’honnêteté, et on a besoin de l’égalité devant le titre, et non pas d’être privilégié.

B. - La conférence des grandes écoles dit qu’il y a un risque, s’il y a trop de boursiers, de voir le niveau baisser. Vous êtes d’accord ?

F.B. - Non, elle ne dit pas ça précisément. Elle dit que lorsqu’on fait un concours, il doit être à égalité et le plus juste possible, et je suis d’accord. Sur ce point. Je ne crois et n’accepte pas l’idée selon laquelle en France on va faire des quotas par l’origine sociale. « Faites un bonne école et nous passerons les concours autant et mieux que les autres. »

B. - Valérie Pécresse a dit vouloir la gratuité des concours d’entrée aux grandes écoles…

F.B. - Oui, parce qu’il y a un certain nombre de concours qui sont pour des écoles privées. De ce point de vue, je soutiendrai que le gouvernement demande la gratuité.

B. - Pourquoi y a-t-il tant de fils d’enseignants dans ces grandes écoles ?

F.B. - Parce que chez les enseignants c’est un milieu ou l’école est naturellement respectée. En France, l’école n’est pas assez respectée. Lorsque j’étais ministre de l’Education, je me suis aperçu d’un phénomène qui surprenait les experts : il y avait des milieux économiquement ou socialement favorisés où les enfants ne réussissaient pas, et il y avait des milieux défavorisés où les enfants réussissaient très bien. On a donc fait faire une enquête pour essayer de comprendre pourquoi. La réponse fût simple : réussissaient les enfants dans les familles desquels l’école était respectée. Echouaient les enfants dans les familles desquels l’école était méprisée. Le statut de l’école est une part de sa réussite. Le respect, le soutien que la société ou les pouvoirs apportent à l’enseignement sont une partie de sa réussite. Tous les pays où l’école est respectée sont des pays où elle réussit. C’est un sujet très important.


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