Barroso II : la grande loterie a eu lieu !
Par Théo le lundi 22 février 2010, 09:47 - Réflexions - Lien permanent

C’est le 10 février dernier que la Commission a été investie officiellement par le Parlement européen avec une majorité de plus de 70% des voix. Chiffre étonnant, si l’on veut bien se remémorer la petite musique de fond qui régnait alors en mai dernier lors des élections législatives européennes...
Qui ne se souvient pas sur le plateau d’Arlette Chabot le consensus entre Bayrou, Cohn-Bendit, Aubry, Mélenchon et Besancenot sur le “Non à Barroso !” ? Qui ne se souvient pas du programme commun aux 27 pays présenté par le Parti Socialiste Européen et qui défendait l’Europe sociale, en s’appuyant sur son antithèse libérale incarnée dans la personne même du Président de la Commission. Même l’extrême-droite, dénonçant la technocratie Bruxelloise, voulait la tête du portugais le plus célèbre d’Europe, celui qui “sait ne rien dire en cinq langues”.
Mais il y a un temps pour la politique, un autre pour être pragmatique. Le 16 septembre 2009, José Manuel Barroso est reconduit avec 66% des voix par le Parlement Européen. Aujourd’hui la nouvelle Commission Barroso II avec plus de 70%. Alors, pourquoi ?
La réponse tient en un mot : le compromis.
Mais attention, pas le compromis habituel, pas le compromis d’une coalition à l’allemande qui s’entend sur le nom d’un Chancelier et qui n’aboutit pas avant d’avoir trouvé un programme commun écrit et signé de la main même des présidents des partis concernés, ce que l’on appelle Outre-Rhin le Koalitionvertrag (Traité de coalition).
Non, le compromis européen de distributions des postes est beaucoup plus sournois, plus secret, plus tacite. Ces compromis là ne reposent pas sur des solutions trouvées à l’amiable dans l’intérêt des Européens, loin de là. Ils servent uniquement à satisfaire des ambitions personnelles, des ambitions de groupes parlementaires. Pensez-vous il y a des places à prendre ! Entre les places de président de commission (parlementaire, 23 cette année), les 14 sièges de Vice-président du bureau du Parlement, les 25 places de Commissaire européen, et même, pour Martin Schultz, celle de Président du Parlement pour un demi-mandat... Tous espèrent obtenir le plus de places possibles pour leur groupement politique.
Dans le discours de Daniel Cohn-Bendit dont les médias n’ont voulu retenir que le “ta gueule!” lancé à la figure de Martin Schulz, on a pu entendre l’homme que l’on avait entendu sur les plateaux de télévision il y a quelques mois. Il y dénonce aujourd’hui à juste titre le Bal des hypocrites formé par les socialistes, libéraux et même Verts de son parti. Les 70% de députés ont-ils donné leur vote à un programme commun pour l’Europe pour les cinq ans à venir ? Ont-ils donné leur vote, au fond, pour une Europe politique ?
Ils ont donné leur feu vert à cinq années supplémentaires d’une Europe Barrosienne molle en initiative, dont le jeu politique (de l’anguille en ce qui le concerne) amènera à une dépolitisation et un désintérêt encore plus poussés. Se sachant peu médiatiques par ailleurs, rares sont les députés qui auront à s’en défendre aux prochaines élections.
Dans cette grande loterie des places à pourvoir, chaque parti tente d’y trouver son compte. Pas sûr que les citoyens européens y trouvent le leur.
PS :
Le Mouvement Démocrate, conformément à ses engagements, a voté contre cette Commission. Nathalie Griesbeck, députée européenne dans la région grand Est, défend notre position.

Commentaires
Quelque fois il faut s'accrocher pour rester pro-européen... La manie du "compromis technique", sous lequel PPE et PSE cachent l'honteux marchandage par lequel ils se partagent les postes du Parlement, jette le discrédit sur une démocratie européenne, qui a déjà du mal à s'affirmer, et sur toute la politique en générale, réduite à la conquête de rémunérations monétaires et symboliques. Mais où est donc passée l'âme de l'Europe ?
A noter que les députés européens du Mouvement Démocrate ont voté contre la commission Barroso II... preuve d'une certaine cohérence politique.
Technocratie bruxelloise, "langue de bois" du président de la Commission, compromis sournois, ambitions personnelles, loterie : ce vocabulaire digne des partis populistes d'extrême gauche et d'extrême droite ne correspond pas vraiment à l'idée que je me fais du centrisme comme force politique profondément européenne. Ce que l'on reproche avec tant de mépris et d'ignorance aux politiques européens, on pourrait le reprocher avec autant voire plus de justesse aux hommes politiques nationaux et locaux.
Peut-être cette attitude est-elle due à la déception du Mouvement Démocrate : avec seulement 10 sièges, dont 6 MoDem, au sein de l'artefact bayrouiste du Parti Démocrate Européen, les eurodéputés démocrates n'ont pas dû peser bien lourd dans la négociation (à laquelle ils ont participé comme tous les autres).
Certes, Barroso ne mérite pas vraiment de durer aussi longtemps à la présidence de la Commission que Jacques Delors. Certes, sa présidence a été marquée par une intergouvernementalité exacerbée aux dépens de l'initiative de la Commission et de la fédéralisation de l'Europe. Néanmoins, grâce notamment à Nicolas Sarkozy, l'Europe s'est remise en marche avec le Traité de Lisbonne. Sans compter que Herman Van Rompuy, malgré les critiques qui lui ont été adressées, est un fédéraliste convaincu et a déjà su s'imposer face au chef du gouvernement espagnol qui voulait perpétuer la présidence tournante au mépris du nouveau traité.
Oui, les institutions européennes fonctionnent selon un compromis permanents entre institutions et entre tendances politiques (au Parlement Européen, la plupart des textes sont votés à une très large majorité qui reflètent le travail fait en amont). Si je me souviens bien, ce vaste compromis droite-gauche était au coeur du projet que beaucoup de centristes ont soutenu en 2007 avec la candidature de François Bayrou.
Ces centristes n'ont aucune raison de se reconnaître dans le nouveau discours anti-système (si typique de tout mouvement marginal), au bord de l'euroscepticisme, qu'adopte le MoDem aujourd'hui (foulant une fois de plus au pied l'héritage de l'UDF).
C'est bien pour cette raison que j'ai précisé (5ème paragraphe) "pas le compromis habituel" pour lequel j'ai beaucoup d'admiration et dont le Mouvement Démocrate continue de s'inspirer.
Je ne crache pas sur les compromis qui permettent au Parlement de rejeter l'accord SWIFT, ni sur ceux qui permettent au Parlement de s'affirmer.
Je ne critique pas le fonctionnement des institutions européennes, je critique le comportement d'une majorité des députés, qui devraient représenter non pas les intérêts d'un groupe politique, mais ceux des citoyens européens.
En revanche, ce compromis sur les sièges n'est pas une affirmation des pouvoirs du Parlement, c'est une négation des ambitions politiques de l'Europe.
C'est la raison pour laquelle je tiens ce discours critique, et je le maintiens.
Le Modem n'est pas eurosceptique, il est pour une Europe profondément démocratique, qui va dans l'intérêt des citoyens européens, autrement dit, une Europe fédérale.
Aujourd'hui l'Europe est dirigée par une diplomatie certes naissante mais qui ne semble pas avoir envie de s'affirmer. Nommés mi-novembre, H. von Rompuy et C. Ashton n'ont été présents ni à Copenhague, ni à Haïti, et ne se sont pas illustrés par leurs initiatives.
Barroso a défendu pendant 5 ans un programme ultra-libéral avant de se faire le chantre de la régulation en septembre juste après la crise. Girouette portugaise ...
Les chefs d'Etat et de gouvernement n'ont aucun intérêt à perdre leurs prérogatives sur le plan national et le Traité de Lisbonne n'arrange que peu de choses si la volonté politique est absente de toute action européenne.
C'est pourquoi le Parlement Européen aurait du prendre la pleine mesure de ses pouvoirs et refuser cette Commission pour faire pression sur les Etats-Nation trop égocentriques, et ainsi imposer une autre Commission.
Pourquoi ne l'ont-ils pas fait ? C'est simple, les députés européens doivent leurs sièges aux partis nationaux, puisque ce ne sont pas les partis européens qui présentent des listes aux élections européennes.
Tant que les députés dépendront des machines nationales, peu oseront s'opposer aux directives de leur propre parti.
Le Modem propose, c'est dans notre programme, une élection du Président de l'Union au suffrage universel et une élection du Parlement européen sur une circonscription paneuropéenne.
J'aimerais bien savoir où se trouve l'euroscepticisme dans ces propositions.
L'euroscepticisme ne se trouve pas dans les propositions mais dans la rhétorique. "Ultralibéral" est un mot qu'on retrouve plus souvent dans les tracts de Mélenchon que dans la bouche d'une eurodéputée qui se veut fédéraliste (et siège d'ailleurs au sein du groupe... libéral). D'autant plus que Barroso n'a fait pour ainsi dire qu'appliquer les consignes des chefs de gouvernement et des traités. D'habitude, ce sont les chefs de gouvernement en mal de démagogie et les partis eurosceptiques qui trouvent un bouc-émissaire parfait à la Commission Européenne.
Bien sûr le MoDem est pour une Europe plus démocratique, tout le monde voudrait une Europe plus démocratique. Tous les eurosceptiques de droite et de gauche disent vouloir une autre Europe démocratique (à l'opposée d'une Europe technocratique et libérale gouvernée par un compromis sournoise). Parmi les Mélenchon, Besancenot, Villiers, Dupont-Aignan et autres, il n'y a que Le Pen pour avoir les tripes de dire qu'il veut sortir de l'Europe et qu'il s'en fiche de l'Europe démocratique. Aujourd'hui, en hurlant au déni de démocratie parce qu'il n'a pas eu des strapontins qu'il ne méritait pas plus qu'à l'Assemblée Nationale du fait de sa non-représentativité, le MoDem rejoint dans les mots ces partis. Et comme il ne peut pas agir, et encore moins faire valoir ces propositions absolument irréalistes, ces mots sont tout ce que nous avons pour définir sa position.
L'Europe d'aujourd'hui est démocratique, au moins autant que le plus démocratique de nos États membres. Quoi de plus démocratique, dans une confédération, que des textes de droit votés par les gouvernements légitimes puis par un Parlement élu au suffrage universel (avec des majorités spectaculaires). Je rappelle que la Commission ne peut rien imposer.
Il n'y a guère que la France et la Grande-Bretagne où il n'y ait pas de compromis entre grands partis pour répartir les sièges du fait du scrutin majoritaire - et pourtant, je croyais que le MoDem était favorable au scrutin proportionnel.
L'Europe doit exister médiatiquement autrement que par les mensonges des eurosceptiques en période électorale. En prenant position contre ses institutions sans rien concéder de ce qui fonctionne, qui plus est avec l'image d'un parti pro-européen, le Mouvement Démocrate lui donne le pire coup de poignard.
NB : le Parti Socialiste français a également tenu ses engagements envers les Français en rejetant la Commission malgré le vote majoritairement favorable du groupe Socialiste et Démocrate. La majorité présidentielle, également fidèle à ses promesses électorales et soucieuse du bon fonctionnement des institutions démocratiques de l'Union, a voté la confiance à la Commission Barroso II.
Clément, tu dis souvent des choses intelligentes, et je suis d'autant plus déçu du massacre que constitue le dernier commentaire...
Quel est le rapport entre critique de l'ultra-libéralisme et euroscepticisme ??? Je conçois que cela te fasse plaisir de traiter le MoDem d'eurosceptique, c'est tellement excitant, mais il faut quand même se baser sur des choses concrètes. Critiquer l'idéologie du libéralisme dérégulé ne s'apparente pas à de l'euroscepticisme. C'est la conséquence d'un clivage fondamental qui concerne l'économie.
Et j'ajouterai que j'assume pour ma part l'héritage libéral. Mais le libéralisme n'est pas la dérégulation, c'est au contraire fixer des règles - garanties par un État fort ! - qui permettent la liberté de tous. Faut-il rappeler qu'anarchisme et libéralisme sont deux choses différentes ?
La Commission Barroso I a porté cette idéologie néo-libérale. C'était à la limite pardonnable avant la crise financière ; cela ne l'est plus. Donc on vote contre Barroso, en l'absence de garanties à ce sujet. Car comme le dit Théo, le compromis élaboré n'est pas issu d'une négociation sur les programmes politiques mais sur les personnes. Cela est en partie du au fait que les États considèrent "leurs" Commissaires comme des représentants de leurs gouvernements. Nous voulons au contraire que le Président de la Commission ait plus de liberté dans la nomination des Commissaires ; et c'est possible, à condition, comme le dit Théo, que les députés prennent leurs responsabilités et s'émancipent de leurs appareils politiques nationaux. Car l'important est l'intérêt des Européens ; or, nous pensons que l'Europe a besoin d'une Commission forte !
Nous ne critiquons pas la recherche du compromis. Nous voulons un compromis fondé sur la confrontation de plusieurs visions politiques différentes, et non sur la constitution d'un casting de commissaires qui découvrent parfois le portefeuille qui leur est attribué, sans rien avoir à proposer sur ce sujet. La politique du casting n'est pas l'idée que je me fais de la politique. Le compromis doit au contraire permettre la rédaction d'un programme politique pour les 5 ans à venir.
Je suis convaincu que nous devons construire l'Europe politique d'une manière différente. Je suis très "sceptique" concernant l'orientation que prend actuellement la construction européenne. Si cela fait de moi un eurosceptique aux yeux des criminels qui, au fond, sont ceux qui ont enterré l'Europe politique, alors nous ne parlons plus la même langue...
Je n'insisterai pas trop sur la démocratie puisque ta remarque est justifiée. Pour essayer de préciser ce que nous entendons par Europe démocratique, disons que nous préférons une Europe démocratique à une Europe diplomatique. Cela relève, pour faire court, d'une association d'idées entre démocratie et intérêt général.